CHAPITRE DEUX
Jim regarda le Goliath jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière le virage. Une foule de choses lui vinrent soudainement à l’esprit.
Le soleil n’était guère plus qu’une tache rouge à l’ouest, sur la ligne d’horizon quand Jim Raynor gara le robot-moissonneuse, traversa à pied le parking poussiéreux qui menait à la maison familiale et descendit le long de la rampe. Comme la plupart des habitations sur Shiloh, quatre-vingts pour cent de la maison se trouvait au sous-sol ; là où on était à peu près à l’abri des chaleurs de l’été et des hivers rigoureux. L’étage du haut était protégé par une membrane, comme l’oeil par la paupière, capable d’absorber la lumière du soleil pendant la journée, de l’envoyer dans les cellules électriques de la ferme pour y être stockée, et qui s’ouvrait la nuit. C’était le moment où Jim aimait s’allonger dans un transat et contempler les étoiles.
Mais ça n’était pas pour tout de suite. Il était temps pour lui de prendre une douche sonique, d’enfiler des vêtements propres et d’aller à la cuisine où sa mère préparait le dîner. Les cheveux noirs de jais de Karol Raynor étaient parsemés de fils gris et des rides commençaient à apparaître autour de ses yeux verts, mais c’était encore une belle femme. Et intelligente aussi ; elle avait bénéficié d’une bourse pour suivre les cours de l’école d’agriculture de Smithson. Elle était, comme Trace aimait le dire, « le cerveau de la famille ».
Karol suivait tous les développements les plus récents en technologie agricole et cherchait constamment le moyen d’optimiser les finances de la famille ; c’est elle qui négociait, entre autres, avec les créanciers, une chose pour laquelle Trace manquait de tempérament. C’était un vrai cordonbleu, et grâce à son potager entretenu avec soin et à l’approvisionnement de viande relativement régulier des éleveurs locaux, les Raynor avaient toujours quelque chose à manger, une discipline dans lequel Jim excellait.
— Salut maman, dit l’adolescent en entrant dans la cuisine. (Il s’arrêta pour l’embrasser sur la joue.) Y’a quoi à manger ? J’ai faim.
Karol se retourna pour lui répondre, ouvrit la bouche et s’arrêta.
— Qu’est-ce qui est arrivé à ton œil ?
— Oh, pas grand-chose, répondit évasivement Jim. Je me suis retrouvé dans une bagarre, c’est tout.
— Une bagarre ? rétorqua ironiquement Karol. Tu sais ce que je pense des bagarres. On en parlera au dîner. Et mets de la glace là-dessus.
CHAPITRE DEUX
Une fois que toute la famille fut installée autour de la table et que le repas fut servi, Jim dut raconter à sa mère son empoignade avec le fils Harnack et fut contraint d’écouter un sermon sur l’importance de régler les conflits avec des mots plutôt qu’avec les poings.
— Ta mère a raison Jim, déclara Trace. La violence n’est pas une solution. Cela dit, il est important de ne pas te laisser marcher sur les pieds, spécialement quand il s’agit de petites frappes. Le secret, c’est de savoir quand s’impliquer et quand s’en aller, parce que tu ne sais jamais dans quel merdier tu te fourres avant d’y être jusqu’au cou.
— Je comprends papa, répondit Jim, et je m’en souviendrai. (Il se tourna alors vers Karol en esquissant un sourire séducteur.) Et toi maman, comment a été ta journée ?
Jim savait que sa tentative pour changer de sujet sautait aux yeux. Pourtant, il se sentit soulagé car sa mère sembla ravie de mettre fin à la discussion. Elle se lança dans ce qui ressemblait à un résumé des nouvelles locales. Apparemment, une nouvelle variété de blé triticale résistant à la sécheresse allait bientôt être disponible, finalement les Laughlin ne divorçaient pas, et le pressing sonique fonctionnait à nouveau.
La conversation déboucha finalement sur le recruteur et son Goliath. Jim et Trace se partagèrent le récit de l’événement. Une fois terminé, Karol secoua la tête.
— Bon dieu, ils deviennent vraiment agressifs, non ? Ils disent que tout va bien là-bas, et dès que Jim est disponible et en âge de s’engager, ils envoient un recruteur sur le pas de la porte. Et tes amis ? D’autres ont été approchés comme ça ?
« J’espère qu’il sait dans quoi il s’embarque, dit Trace. L’armée n’est pas une chose à prendre à la légère. »
— Je ne sais pas, répondit Jim sincèrement, mais Tom Omer s’envolera juste après la cérémonie de remise des diplômes.
— J’espère qu’il sait dans quoi il s’embarque, dit Trace. L’armée n’est pas une chose à prendre à la légère.
— Non, il est vraiment sérieux. Et... je ne sais pas, j’y ai pensé aussi dernièrement, j’imaginais ce que ça serait de m’enrôler. Je veux dire, je n’ai jamais quitté la planète et la prime d’enrôlement pourrait suffire à régler le problème des impôts. Qui sait ? Vous pourriez peut-être réparer la ferme, la vendre et vous installer à Smithson. Ensuite, quand je quitterai le Corps des marines, je pourrais aller à cette université sur Korhal comme le veut maman.
CHAPITRE DEUX
Son discours enthousiaste fut accueilli par un silence glacial. Il ne savait pas à quoi s’attendre ; il avait tourné ces idées dans sa tête dès que Farley avait mentionné la prime d’enrôlement, mais cela n’avait pas suffi à rendre la chose moins choquante aux yeux de ses parents.
— Pas question, déclara finalement Trace. Les impôts, c’est notre problème, pas le tien... De plus, les guerres contre les Kel-morians ne sont pas nos affaires. Laisse les gens que ça regarde se battre.
Karol l’interrompit :
— Trace, tu sais que les guerres sont nos affaires, que ça te plaise ou non. Mais je suis d’accord avec ton père, Jim, tu n’as pas à t’occuper de nos dettes. En plus, je ne me souviens pas t’avoir entendu parler de l’armée avant. Ce caporal a dû te faire une sacrée impression.
— C’était un sergent-artilleur, maman, répondit patiemment Jim, en finissant son ragoût. Eh oui, j’y ai pensé, dit-il. Tom m’a fait m’intéresser aux marines, il y a déjà un bout de temps, mais...
Jim regardait ses parents inquiets et il se sentit un peu coupable. En réalité, sa mère avait raison : l’idée de s’enrôler ne lui avait jamais effleuré l’esprit avant cet après-midi. Quand le recruteur avait dit qu’il pouvait aider sa famille, c’était la seule chose qu’il avait eu besoin d’entendre ; s’il ne les aidait pas, qui le ferait ?
— Je veux me battre contre ces enfoirés, O.K. ? Parce que les choses empireront avant de s’arranger, c’est pas vrai papa ? Tu vois... et si les Kel-morians gagnent ? Alors, tout le monde devra rejoindre une guilde de travail... et faire tout ce que les responsables de la guilde diront.
— C’est un peu plus compliqué que ça, rétorqua Karol. Ceux qui dirigent les guildes sont élus, mais une fois à la tête du bureau, il est impossible de les en déloger. Et les guildes souhaitent la guerre, car si elles peuvent contrôler l’intégralité des maigres ressources, elles peuvent tout contrôler.
— C’est une des raisons pour lesquelles les impôts augmentent et qu’on doit faire face à des pénuries, ajouta Trace. Ils amassent des matériaux stratégiques et ils essayent de nous forcer à accepter leur système politique corrompu.
CHAPITRE DEUX
— Ouais, voilà, c’est exactement de ça dont je veux parler, répliqua Jim d’un air sérieux. Si je m’enrôlais, je pourrais faire quelque chose pour la queue interminable à la stationservice et pour les pénuries alimentaires. Je pourrais aider tout un tas de gens, dont vous.
Karol fronça les sourcils.
— C’est un peu soudain, non ? Je ne comprends pas d’où te viennent toutes ces idées. Tu n’as jamais parlé comme ça avant.
« Le fait de s’exprimer ainsi à voix haute pour la première fois le fit se sentir réellement enthousiaste à l’idée de rallier le Corps des marines. »
— Ta mère a raison Jim, reprit Trace. Je crois que tu ne sais pas à quoi tu t’exposes. Le mec d’aujourd’hui, c’est un recruteur ! C’est son boulot de faire en sorte que ça ait l’air excitant et passionnant, mais la guerre c’est la guerre, peu importe l’angle sous lequel tu prends la chose. Tu parles quinze minutes avec un cracheur de propagande et tu es prêt à jouer ta vie sur une signature.
— Ça ne te ressemble pas, Jim, de te jeter dans quelque chose sans réfléchir, continua Karol. Tu ne peux pas nous reprocher d’être choqués.
— C’est parce qu’avant, je savais que je ne pouvais pas partir, laissa échapper Jim, pas dans l’état actuel des choses. C’est pour ça que je n’ai jamais rien dit ! Mais maintenant, avec la prime et tout, il y a un moyen d’arranger les choses ! (Il s’aperçut qu’il était en train de hurler, il respira donc profondément et poursuivit calmement.) En plus, même si j’adore la ferme, ça serait génial de visiter d’autres planètes, et puis, après ce voyage, je pourrais rentrer et m’installer.
Le fait de s’exprimer ainsi à voix haute pour la première fois le fit se sentir réellement enthousiaste à l’idée de rallier le Corps des marines, et en même temps frustré par le manque de soutien de ses parents. Ce n’était pas comme s’ils ne pouvaient pas s’y attendre. Il était leur fils unique après tout, et il n’avait jamais passé plus d’un week-end loin d’eux.
Un silence inquiétant retomba dans la pièce. Jim regarda ses parents l’un après l’autre, sa mère contemplait son assiette et secouait la tête, en remuant ce qu’il restait de son ragoût avec sa cuillère. Son père fixait ses mains jointes, apparemment plongé dans ses pensées. Hésitant entre sortir de table ou attendre que quelqu’un parle, Jim passa les minutes suivantes à tapoter délicatement son oeil gonflé avec un sachet de glace.
Finalement, Trace s’éclaircit la voix pour déclarer :
— Je n’ai qu’une chose à dire : si Jim veut partir et voir d’autres planètes, c’est une bonne occasion de le faire. Il échangea quelques regards avec Karol avant de s’adosser à sa chaise.
CHAPITRE DEUX
Elle n’a pas l’air content, pensa Jim.
— Tu vas devoir nous laisser, à ta mère et à moi, un peu de temps pour y penser, d’accord, Jim ?
— Ouais papa, répondit-il en se demandant s’il faisait le bon choix ou, au contraire, une terrible erreur. Il se leva et débarrassa la table, puis il quitta la pièce sans bruit. Aussi loin qu’il puisse se souvenir, c’était la première fois que son père n’y allait pas de son conseil et Jim se sentit complètement seul.
La majeure partie des trois jours suivants fut le théâtre de disputes tous azimuts, mais le soir du troisième jour, quelqu’un frappa à la porte de la chambre de Jim. Il détourna le regard de l’écran de l’ordinateur.
— Ouais ?
— Viens. Ta mère et moi on voudrait te parler, dit Trace. Il lui sourit chaleureusement en ouvrant la porte et ils descendirent ensemble au salon.
Tandis qu’il s’asseyait à la table, Jim vit que sa mère avait pleuré. C’était pour lui la pire chose au monde, et il eut soudainement envie de retirer tout ce qu’il avait dit, jusqu’au dernier mot. Mais son père se mit à parler.
« Dans la vie, chacun choisit ce qu’il a envie d’être. Et nous ne sommes nullement surpris que notre fils veuille être un héros. »
— Jim, ta mère et moi, nous ne t’avons jamais forcé à marcher dans nos pas, mais jusqu’à maintenant tu n’avais pas ton mot à dire. On avait besoin de toi ici, et on s’est juste imaginé que tu resterais, mais ça n’est pas juste envers toi.
Karol souriait. Elle s’avança pour prendre la main de son fils entre les siennes. Le cœur de Jim battait à tout rompre. Allaient-ils vraiment le laisser partir ? Il regarda son père dont l’expression s’était adoucie.
— Si tu veux t’engager, fils, c’est toi qui décides. Car dans la vie, chacun choisit ce qu’il a envie d’être. Et nous ne sommes nullement surpris que notre fils veuille être un héros.



